Jean-Paul Gaudillière

  • Génomique, médecine moléculaire, biotechnologies génétiques : depuis une vingtaine d'années, les transformations de la biologie occupent une place essentielle dans les débats contemporains sur les sciences.
    Autour du gène, a pris forme une nouvelle alliance entre sciences, technologie et marché, bouleversant nos conceptions du vivant et de la maladie. Cette " révolution " est le fruit d'une histoire qu'il faut prendre en compte si l'on veut la comprendre. L'ouvrage de Jean-Paul Gaudillière retrace ainsi l'émergence du régime d'innovation biomédical qui a dominé les Trente Glorieuses, en suivant des objets aussi divers que la pénicilline, le vaccin contre la polio, les virus du cancer, l'ARN messager ou la politique de l'Institut national d'hygiène.
    À l'inverse des idées courantes sur la science pure et ses applications, les trajectoires présentées dans ce livre montrent à quel point la médecine et l'étude du pathologique ont contribué à la " molécularisation " des savoirs du vivant. Alors que l'échelle des investissements changeait radicalement, la lutte contre la maladie est devenue un problème de modélisation au laboratoire de biochimie ou de génétique, un problème de recherche chimiothérapeutique et de contrôle des pratiques cliniques.
    De plus, parce que le monde de la biomédecine naissante est aussi celui de la guerre froide et des circulations transatlantiques, cette recomposition des savoirs s'est faite " en regard de l'Amérique " et de son " complexe bio-médicalo-industriel ". Les biologistes et médecins français ont massivement utilisé les fonds, les savoir-faire ou les technologies américaines, sans s'aligner pour autant sur les pratiques d'outre-Atlantique.
    Le complexe biomédical existe aussi en France, mais il est caractérisé par d'autres rapports entre laboratoire, service hospitalier et industrie, marqué par les interventions d'un État devenu entrepreneur de recherche plus que de santé.

  • « Nous n'avons pas eu à effectuer le terrible tri des malades » a-t-on pu entendre au printemps 2020. Mais en est-on si sûrs ?
    Loin d'être un geste extraordinaire, le triage fait en réalité partie intégrante des champs de la médecine et de la santé. Seulement, la crise du SARS-CoV-2 a montré que le triage clinique n'était qu'une des dimensions et conséquences d'un triage systémique façonné par les politiques néolibérales et une technocratie sanitaire qui a, de longue date, négligé la santé publique.
    L'essentiel n'est donc pas tant de savoir si nous trions ou pas que de choisir collectivement les modalités du triage et de définir démocratiquement les priorités de notre système de santé. Des expériences alternatives se rappellent à nous et dessinent des horizons différents, du renouveau de la santé communautaire aux potentialités des communs, en passant par l'émergence d'un triage écologique. La pandémie ouvre une brèche politique pour penser un autre triage, réinventer notre santé selon d'autres priorités : sociales, écologiques, démocratiques. La crise du SARS-CoV-2 est en cela bien plus qu'une crise sanitaire. Elle est un événement pandémopolitique.

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